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Incendies hivernaux au Canada : la fin du cadre saisonnier et l’entrée dans une résilience permanente

17 nov. 2025

L’apparition récente d’incendies de forêt en Colombie-Britannique, au cœur de l’automne, illustre un phénomène encore marginal il y a quelques années mais désormais significatif : les saisons ne constituent plus une grille de lecture fiable pour anticiper les risques naturels. Longtemps confinée à la période estivale, l’activité incendiaire s’observe aujourd’hui dans des contextes météorologiques où elle semblait impossible. Ce glissement révèle un basculement profond des dynamiques climatiques, qui remet en cause les modèles historiques de planification, aussi bien pour les municipalités que pour les services d’urgence ou les citoyens.

Cet événement s’explique par un ensemble de facteurs dont la convergence n’a plus rien d’exceptionnel. Les températures demeurent anormalement élevées, même en fin d’automne, retardant la reconstitution de l’humidité des sols et prolongeant l’évaporation de surface. Les précipitations, plus irrégulières, ne suffisent plus à compenser les déficits hydriques des mois précédents. Les régimes de vent, eux aussi modifiés, deviennent plus violents et moins prévisibles, facilitant la propagation de départs de feu même lorsque les températures chutent. L’ensemble de ces paramètres crée un environnement inflammable en continu, où les conditions nécessaires à un incendie ne disparaissent plus réellement au cours de l’année.

L’émergence d’incendies hivernaux entraîne une série de tensions opérationnelles considérables. Les services d’urgence, traditionnellement mobilisés l’hiver pour des interventions liées au verglas, aux accidents routiers ou aux réseaux fragilisés par le froid, doivent désormais gérer un aléa supplémentaire qui survient sans prévenir. Cette superposition d’événements accroît la pression sur les effectifs, réduit les marges de manœuvre et fragilise les capacités de réponse. Les infrastructures critiques, déjà éprouvées par les conditions hivernales, deviennent plus vulnérables encore lorsqu’un feu vient perturber des réseaux électriques, des voies d’accès ou des zones forestières dont la gestion hivernale conditionne la sécurité de régions entières.

L’un des obstacles majeurs réside dans la perception du risque par la population. Les habitants n’associent pas intuitivement l’hiver à un danger d’incendie, ce qui ralentit la réception des alertes, diminue la réactivité et rend les consignes plus difficiles à appliquer. Ce décalage entre les représentations sociales et la réalité du terrain crée une zone de vulnérabilité supplémentaire : celle de l’incompréhension, qui complique la prévention autant qu’elle retarde l’action.

Ces feux hors saison ne sont pas de simples anomalies ponctuelles, mais les manifestations concrètes d’un basculement climatique documenté. Les travaux du GIEC montrent une augmentation des journées à faible humidité, une extension progressive des périodes propices aux incendies et un recul du manteau neigeux dans les zones tempérées. L’hydrologie elle-même évolue : les sols, moins résilients, se rechargent plus lentement, ce qui prolonge leur vulnérabilité au-delà des saisons habituelles. Ces transformations rendent les modèles historiques de gestion des risques insuffisants, car ils reposent sur des cycles qui ne s’appliquent plus.

Dans ce contexte, les collectivités doivent repenser en profondeur leurs cadres de préparation. Les plans fondés sur des périodes fixes ne permettent plus de décrire la réalité des risques. Une approche dynamique devient indispensable, où la surveillance environnementale s’effectue en continu et s’appuie sur des données intégrant simultanément température, humidité, vent, état des sols et variations locales. De la même manière, l’alerte doit devenir plus contextualisée : lorsqu’un incendie survient en novembre, il exige une communication plus explicative, capable de rétablir le lien entre l’événement et sa cause, et de guider les citoyens dans un environnement où leurs repères habituels ne fonctionnent plus.

La préparation matérielle doit elle aussi évoluer vers un modèle permanent. Les foyers doivent être en mesure de faire face à une combinaison d’aléas qui, autrefois, appartenaient à des périodes bien distinctes : incendies, coupures d’électricité, routes impraticables, épisodes de froid extrême. L’autonomie minimale de 48 à 72 heures recommandée par les agences nationales prend ici toute sa dimension, car elle constitue la seule constante dans un paysage où les saisons ne jouent plus leur rôle de régulation.

Les incendies hivernaux en Colombie-Britannique ne représentent donc pas seulement un événement météorologique atypique. Ils constituent un indicateur avancé de la transformation des risques à l’échelle du territoire. Ils montrent que la résilience ne peut plus être pensée comme une succession de cycles, mais comme une capacité continue, intégrée et actualisée en permanence. Cette évolution impose aux municipalités, aux services d’urgence et aux citoyens d’adopter une approche nouvelle, centrée sur l’anticipation, la donnée et la préparation opérationnelle durable.

En d’autres termes, la résilience ne peut plus dépendre du calendrier naturel. Elle doit devenir un système autonome, capable de fonctionner avec la même efficacité quelle que soit la saison, et surtout, quel que soit le comportement d’un climat qui ne suit plus les règles d’hier.

Ward & Raven — Montréal | Paris

Au-delà de la résilience.