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18 septembre 2026Rodolphe TissierRésilience urbaine

Avoir 20 ans dans un climat qui change : comment se projeter dans l’avenir ?

Le changement climatique entre dans les choix d’études, de travail, de logement et de famille.

Le changement climatique entre dans les choix d’études, de travail, de logement et de famille. Il peut susciter de la peur, de la colère ou de la fatigue, mais aussi un désir de contribuer à un monde habitable. Les recherches en psychologie, les projections climatiques et la philosophie permettent de penser un espoir exigeant : celui de pouvoir encore choisir, apprendre et participer aux décisions, avec des moyens à la hauteur des responsabilités.

En décembre 2022, Jacob Pirro, alors âgé de 22 ans, expliquait au journal québécois 24 heures avoir interrompu son baccalauréat en philosophie pour s’engager dans la lutte climatique. Il décrivait ce changement comme une manière de rapprocher ses actes de ses convictions. Il précisait aussi que son parcours ne devait pas devenir une consigne adressée à tous les étudiants. Ce témoignage publié pose une question qui dépasse le militantisme : à quoi consacrer les années qui viennent lorsque l’urgence collective semble bousculer le calendrier personnel ? [note 1]

L’interrogation mérite mieux qu’une opposition entre poursuivre tranquillement sa vie et renoncer à ses projets. Apprendre un métier, construire des liens, créer une activité ou prendre soin d’un lieu peuvent donner une forme concrète à l’avenir. Encore faut-il que ces possibilités restent accessibles. La capacité de se projeter concerne les désirs d’une personne, mais aussi les conditions matérielles et politiques dans lesquelles elle peut leur donner suite.

Des jeunes inquiets, des expériences différentes

L’étude diffusée avec l’ADEME en avril 2025 apporte un premier repère. Réalisée par l’Observatoire de l’écoanxiété auprès de 998 personnes de 15 à 64 ans, interrogées par quotas du 26 août au 4 septembre 2024, elle situe les 25–34 ans devant les 15–24 ans pour le niveau d’écoanxiété. Elle invite à regarder au-delà de l’adolescence. Cette comparaison à un moment donné ne démontre toutefois ni que l’écoanxiété augmente nécessairement en vieillissant, ni que les décisions de logement ou de parentalité en sont la cause. [note 2]

Une enquête internationale publiée par Caroline Hickman et ses collègues en 2021 interrogeait 10 000 personnes de 16 à 25 ans dans dix pays. Parmi les répondants, 59 % se disaient très ou extrêmement inquiets du changement climatique, et plus de 45 % déclaraient un effet négatif de leurs émotions climatiques sur leur vie quotidienne. L’étude relevait aussi une association entre détresse et perception d’une réponse gouvernementale insuffisante. Ces déclarations ne sont pas des diagnostics médicaux ; l’échantillon en ligne ne représente pas à lui seul toute la jeunesse mondiale. [note 3]

Ces résultats décrivent plusieurs objets qu’il faut distinguer. Être préoccupé par le climat, éprouver une émotion pénible, rencontrer une difficulté à étudier ou à dormir et présenter un trouble psychique ne sont pas des situations équivalentes. Les regrouper sous une même étiquette ferait disparaître les différences de besoin. La réponse sociale doit pouvoir accueillir une inquiétude compréhensible, tout en donnant accès à un soutien lorsque la souffrance entrave la vie.

Une étude longitudinale dirigée par Francis Vergunst apporte un contrepoint. Elle examine 1 325 participants d’une cohorte québécoise, dont l’inquiétude climatique a été mesurée à 23 ans en 2021. Des symptômes anxieux relevés à 15 et 17 ans étaient associés à une inquiétude ultérieure plus forte et expliquaient une partie de sa relation avec les symptômes contemporains. Le climat rencontre donc des histoires psychologiques déjà commencées. Cela ne rend pas l’inquiétude illégitime : cela invite à comprendre la personne, son environnement et sa trajectoire, plutôt qu’à attribuer toute difficulté à une cause unique. [note 4]

Une recherche de Maxime Boivin et Anne-Sophie Gousse-Lessard rend visible la dimension relationnelle de cette expérience au Québec. Dans huit groupes réunissant 32 adultes de 18 à 34 ans se déclarant écoanxieux, les échanges font apparaître des tensions avec les proches, le poids de devoir sensibiliser les autres et l’importance de se sentir compris. Une participante de 19 ans évoque la solitude que lui donne l’inaction perçue autour d’elle. L’échantillon, composé de 30 femmes et largement de personnes étudiantes ou récemment diplômées, permet de comprendre des vécus, pas d’en mesurer la fréquence dans la population. [note 5]

Parler de la jeunesse au singulier serait donc réducteur. À âge égal, un étudiant soutenu par sa famille, une salariée qui finance seule son logement et une personne dont le territoire est régulièrement sinistré ne disposent pas des mêmes options. Une difficulté supplémentaire apparaît lorsque l’on attend des jeunes qu’ils soient à la fois exemplaires, informés, engagés et confiants. Leur laisser une place exige aussi d’entendre ceux qui doutent, s’éloignent des mobilisations ou se préoccupent d’abord de leur prochain loyer.

Ce que la science laisse encore ouvert

Un scénario climatique examine les conséquences d’hypothèses sur les émissions et les transformations des sociétés. Il ne décrit pas une destinée individuelle. Dans sa synthèse de 2023, le GIEC montre que les risques s’aggravent avec chaque augmentation du réchauffement et que l’atténuation et l’adaptation peuvent en réduire l’ampleur. Il souligne également leurs limites : certaines transformations sont irréversibles, et les possibilités d’adaptation se réduisent à mesure que le réchauffement augmente. Reconnaître ces contraintes permet de mieux comprendre l’importance des choix qui demeurent. [note 6]

L’étude de Grant et de ses collègues, publiée dans Nature en 2025, donne une mesure de cette différence entre futurs possibles. Pour les personnes nées entre 2003 et 2020, les auteurs estiment qu’une trajectoire de réchauffement mondial atteignant 1,5 °C en 2100 plutôt que 2,7 °C, par rapport à 1850–1900, permettrait à 613 millions d’éviter une exposition cumulée aux vagues de chaleur dépassant leur seuil d’exposition dite inédite. Il s’agit d’un résultat de modélisation sur l’ensemble de la vie, comparé au climat préindustriel, et non d’un nombre de décès évités. L’adaptation et les migrations ne sont pas intégrées à cette estimation. [note 7]

Ce résultat soutient une forme précise d’espoir : des décisions différentes produisent des conséquences différentes. Il ne garantit pas qu’une trajectoire ambitieuse sera atteinte, ni que les années à venir seront faciles. Mais il donne une raison scientifique de ne pas traiter toutes les issues comme équivalentes. Une réduction des risques peut compter profondément pour les personnes qui en bénéficieront, même lorsqu’elle ne résout pas la totalité du problème.

Pour quelqu’un de vingt ans, cette distinction change la manière de lire les projections. Une carte de risque peut aider à poser des questions sur un logement ou une ville ; elle ne peut pas annoncer la qualité d’une existence entière. Celle-ci dépendra aussi de l’accès aux soins, des infrastructures, des solidarités et des décisions locales. Il faut pouvoir apprendre à lire les risques sans leur demander de répondre, à eux seuls, à la question de savoir où et comment une vie sera heureuse.

L’incertitude ne supprime donc pas la valeur des connaissances. Elle oblige à distinguer ce qui est solidement établi, ce qui dépend de décisions à prendre et ce qui demeure difficile à prévoir. Cette compétence est utile aux futurs professionnels autant qu’aux citoyens. Elle permet de construire des projets assez orientés pour donner envie d’avancer et assez souples pour pouvoir être révisés.

Études, métier et lieu de vie : rendre les choix praticables

Dans une étude australienne publiée en février 2026, Olivia, 20 ans au moment des entretiens, étudie le business design. Elle se demande comment créer une activité davantage attentive à l’environnement. Son exemple montre une autre relation entre études et urgence climatique : intégrer ses préoccupations à une pratique professionnelle. Les prénoms sont ceux employés dans cette publication issue d’entretiens anonymisés avec quinze volontaires de 18 à 24 ans, réalisés en avril et mai 2023. [note 8]

Le contraste avec Jacob n’appelle pas à départager un bon et un mauvais parcours. Il rend visible la diversité des réponses à une question de cohérence. Une formation peut devenir un lieu où l’on acquiert des moyens d’action ; elle peut aussi être vécue comme déconnectée des problèmes auxquels on voudrait répondre. Pour une université ou un organisme de formation, l’enjeu serait de rendre cette discussion possible avant qu’elle ne se transforme en choix solitaire entre continuer et tout quitter.

Cela suppose de dépasser l’affichage d’une sensibilisation générale. Les étudiants devraient pouvoir examiner comment le climat transforme les pratiques de leur domaine : concevoir un bâtiment supportable pendant les fortes chaleurs, organiser les soins, adapter un territoire, entretenir les réseaux, produire et transmettre une information fiable. Ces exemples désignent des questions de formation et de travail ; ils ne constituent pas une promesse d’emploi pour chaque diplômé. Leur intérêt est de rendre les problèmes abordables avec des savoirs, des interlocuteurs et des réalisations concrètes.

L’anthropologue Arjun Appadurai apporte ici une idée féconde : la capacité d’aspirer se développe dans un environnement social. Relier un souhait à un chemin possible demande des expériences et des occasions d’explorer. Les personnes disposant de moins de ressources ne manquent pas nécessairement d’aspirations ; elles ont souvent moins de possibilités de les mettre à l’épreuve. Appliquée aux choix climatiques, cette perspective conduit à examiner l’accès aux formations, au logement, aux stages rémunérés et aux possibilités de réorientation. Cette application est une lecture de son travail, non une conclusion d’enquête sur l’écoanxiété. [note 9]

Un conseil comme « choisis un métier qui a du sens » devient insuffisant si le métier disponible impose de longues distances, un salaire trop faible ou une instabilité durable. Il en va de même du lieu de vie : choisir de déménager dépend d’un revenu, de droits, d’attaches et d’un accès au logement. L’adaptation doit prendre au sérieux ces contraintes. Elle peut consister à améliorer les conditions du lieu où l’on vit, autant qu’à envisager un départ lorsque celui-ci devient nécessaire ou souhaité.

Le tableau suivant propose des questions pour accompagner les projets. Il s’agit d’une grille d’analyse et de propositions, dont l’intérêt dépendra des ressources réellement disponibles.

Choisir ses études

Question à ouvrir : Quelles connaissances me permettront de comprendre et d’agir dans mon domaine ?

Appui collectif à rendre accessible : Formations accessibles, stages encadrés, possibilités de réorientation

Entrer dans un métier

Question à ouvrir : Comment concilier utilité, conditions de travail et revenu ?

Appui collectif à rendre accessible : Accompagnement professionnel, formation continue, dialogue avec les employeurs

Choisir son lieu de vie

Question à ouvrir : Quels risques, protections, services et liens comptent pour moi ?

Appui collectif à rendre accessible : Information locale compréhensible, logement adapté, transports et services publics

Envisager une famille

Question à ouvrir : Qu’est-ce que je souhaite, et de quelles conditions ai-je besoin ?

Appui collectif à rendre accessible : Liberté de décision, soutien matériel, services de santé et de proximité

Les projets familiaux appartiennent d’abord aux personnes

Le climat entre aussi dans une interrogation intime : vouloir ou non des enfants, et dans quelles conditions. Dans les mêmes entretiens australiens, Emily, 22 ans, explique que la crise économique la préoccupe davantage que le climat lorsqu’elle envisage ce choix, tout en indiquant qu’une dégradation environnementale beaucoup plus importante pourrait modifier sa position. Cette parole rappelle que plusieurs inquiétudes coexistent et que leur ordre d’importance peut varier. [note 10]

La revue systématique de Hope Dillarstone, Laura Brown et Elaine Flores, publiée dans PLOS Climate en 2023, rassemble treize études sur les préoccupations climatiques et les décisions reproductives. Elle relève fréquemment des attitudes moins favorables à la parentalité, mais les résultats concernant le nombre d’enfants souhaité ou envisagé sont hétérogènes. Onze études sur treize proviennent des pays du Nord global. Les enquêtes quantitatives sont transversales, et les attitudes, les intentions et les comportements effectifs ne doivent pas être confondus. On ne peut donc pas en déduire une décision collective de toute une génération, ni expliquer une évolution démographique par le seul climat. [note 11]

La portée philosophique de cette question tient à la liberté de décider. Transformer la parentalité en preuve d’optimisme, ou le fait de ne pas avoir d’enfant en certificat de responsabilité écologique, ferait peser une exigence morale supplémentaire sur les personnes. Une discussion respectueuse doit pouvoir accueillir un désir, une hésitation, un refus ou un changement d’avis. Elle peut examiner les conditions dans lesquelles ces choix sont possibles sans prescrire le contenu d’une vie bonne.

Pour les institutions, la responsabilité peut être formulée autrement : améliorer les conditions dans lesquelles les personnes se projettent. Un logement accessible, des services de soin, la sécurité matérielle et des engagements climatiques crédibles rendent davantage de possibilités praticables. Aucune de ces conditions n’oblige à devenir parent. Leur valeur tient précisément à la liberté qu’elles peuvent soutenir.

La peur, la colère et l’espoir peuvent coexister

Une tonalité constructive ne demande pas d’effacer les émotions difficiles. La colère peut désigner une injustice ou une responsabilité ; la tristesse, la valeur d’un lieu ou d’un monde vivant auquel on tient ; la fatigue, les limites de l’effort que l’on peut soutenir. Ces significations possibles doivent être explorées avec les personnes, sans supposer qu’une émotion possède toujours la même fonction ou conduit nécessairement au même comportement.

Les travaux de Samantha Stanley et de ses collègues invitent justement à distinguer les émotions climatiques. Dans leur enquête menée auprès d’adultes australiens, la colère écologique était associée à davantage d’engagement et à de meilleurs indicateurs de santé mentale, tandis que les associations différaient pour l’anxiété et les sentiments dépressifs liés au climat. Il s’agit d’associations observées, non de la preuve qu’il faudrait susciter de la colère pour aller mieux. L’intérêt est de ne pas réduire toute expérience climatique pénible à une inquiétude paralysante. [note 12]

L’espoir mérite la même précision. Dans deux enquêtes suédoises, la psychologue Maria Ojala distingue un espoir constructif, qui reconnaît la gravité du problème tout en identifiant des raisons de croire à l’action, d’un espoir reposant sur la minimisation. Le premier est associé à davantage d’engagement environnemental ; le second ne présente pas le même lien. Cette distinction donne du contenu au mot espoir : comprendre un problème, pouvoir compter sur certains acteurs et reconnaître des possibilités de transformation. Elle ne démontre pas qu’un message positif suffit à modifier les comportements. [note 13]

Une étude de Sarah Schwartz et de ses collègues auprès de 284 étudiants américains apporte une autre nuance. L’association entre la dimension cognitive et émotionnelle de l’anxiété climatique et les symptômes dépressifs était plus faible chez les personnes davantage engagées dans l’action collective. Son dispositif transversal ne permet pas d’établir que l’engagement a produit cette différence. Les relations sociales, les ressources disponibles et les caractéristiques des participants peuvent aussi intervenir. Militer ne constitue donc ni une obligation, ni un traitement que cette étude permettrait de prescrire. [note 14]

Il faut laisser une place à des formes de contribution soutenables. Certaines personnes souhaiteront participer à une mobilisation ; d’autres préféreront un projet local, leur pratique professionnelle, une activité associative ou l’entraide. D’autres encore auront besoin de repos et de soutien avant de pouvoir envisager une contribution supplémentaire. Une organisation attentive peut répartir les tâches, reconnaître les limites, prévoir des relais et accepter que l’intensité de l’engagement change.

La possibilité de se réjouir, de créer des amitiés ou de consacrer du temps à une activité sans finalité climatique possède aussi une valeur propre. Une existence ne devrait pas devoir justifier chaque moment par son utilité pour la transition. Préserver ces espaces fait partie du monde que l’on souhaite rendre habitable. L’espoir peut y prendre la forme discrète d’une continuité : apprendre encore, rencontrer quelqu’un, reprendre un projet, constater qu’un effort partagé a eu un effet.

Participer aux décisions qui dessinent sa vie

L’histoire de Carolina Cuesta déplace l’attention vers les institutions. Présentée à 21 ans dans un portrait de l’UNICEF publié en avril 2024, cette jeune Uruguayenne a participé, avec d’autres membres d’un réseau de jeunesse, à une réunion du système national de réponse au changement climatique. Leur demande d’un espace de travail consacré aux jeunes a été acceptée. Ce récit d’un organisme partenaire documente un accès nouveau ; il ne permet pas de conclure que les jeunes contrôlent ensuite les arbitrages ou le budget. [note 15]

Une recherche sur l’assemblée jeunesse pour le climat de Nottingham montre l’importance de cette distinction. L’expérience réunissait 25 volontaires de 14 à 25 ans. Les chercheurs rapportent des expressions d’espoir et une meilleure compréhension des réponses locales, ainsi que des échanges ultérieurs avec des décideurs. Ils soulignent aussi les limites du pouvoir de mise en œuvre, les difficultés de ressources et la non-représentativité du groupe. Être invité à parler constitue une ouverture ; il faut encore examiner ce que cette parole peut changer. [note 16]

Une participation sérieuse devrait permettre de suivre ce passage de l’expression à la décision. Les participants doivent comprendre ce qui est ouvert à la discussion, les contraintes qui s’imposent et l’autorité qui tranchera. Les responsables devraient répondre aux propositions, expliquer les refus et rendre compte des suites. Rémunérer certains temps de participation ou prendre en charge les déplacements peut également ouvrir la porte à des personnes que les dispositifs bénévoles excluent de fait. Ce sont ici des propositions de gouvernance, à évaluer dans chaque contexte.

John Dewey offre un éclairage philosophique à cette exigence. Dans Democracy and Education, il lie l’apprentissage à l’expérience réfléchie : rencontrer un problème, recueillir des informations, développer des hypothèses et en examiner les conséquences. Sa conception de la démocratie accorde une place centrale à l’expérience partagée et à la circulation entre groupes. Appliquée à l’adaptation, elle invite à associer les jeunes à la définition des problèmes et à l’évaluation des réponses. Cette transposition lui reconnaît une valeur éducative et démocratique, à condition que les participants disposent d’une influence réelle. [note 17]

Un campus qui cherche à réduire la surchauffe pourrait ainsi associer étudiants, personnel et responsables techniques à l’identification des espaces inconfortables, à la discussion des solutions et au suivi des résultats. Une collectivité pourrait faire de même pour les trajets, les lieux de rencontre ou les équipements de quartier. Ces exemples illustrent une méthode possible : donner accès aux connaissances et à un pouvoir d’influence identifiable. La confiance peut alors s’appuyer sur des engagements dont chacun voit ce qu’ils deviennent.

Une résilience qui élargit les possibilités

La résilience comporte un choix de société. On peut demander à une personne de supporter des conditions de plus en plus difficiles ; on peut aussi transformer ces conditions pour qu’elle conserve une marge de choix. Pour les jeunes, l’adaptation devrait inclure la continuité des études, la qualité du logement, la sécurité au travail et l’accès aux services. Ces objectifs donnent un contenu humain aux ouvrages de protection, à la rénovation des bâtiments et à l’organisation des secours.

L’évaluation climatique rappelle néanmoins une limite matérielle : l’adaptation ne compense pas indéfiniment la poursuite du réchauffement et ne prévient pas toutes les pertes. Réduire les émissions et améliorer les protections répondent à des besoins complémentaires. Les options doivent également être appréciées selon leurs effets sur les groupes les plus exposés et les moins dotés en ressources. [note 18]

À l’échelle d’un parcours, adapter un projet peut consister à acquérir une compétence supplémentaire, modifier un calendrier, chercher un autre collectif ou réexaminer un lieu de vie. Ces ajustements ne devraient pas être interprétés automatiquement comme des échecs. Ils deviennent une possibilité réelle lorsque des passerelles existent : droit à la formation, accompagnement, ressources financières et interlocuteurs stables. La souplesse personnelle gagne alors un support institutionnel.

La justice entre générations concerne ce que les adultes transmettent et ce qu’ils rendent encore possible. Elle doit aussi prendre en compte les inégalités entre jeunes. Une politique qui bénéficie aux étudiants déjà organisés peut laisser de côté les personnes en emploi précaire, en situation de handicap ou éloignées des espaces de décision. L’évaluer demande de regarder qui peut effectivement participer, rester en sécurité et poursuivre ses projets. La réussite ne se mesure pas seulement au nombre de jeunes consultés ou d’actions réalisées.

Commencer quelque chose sans posséder l’avenir

Hannah Arendt permet de formuler la question sous un dernier angle. Dans The Human Condition, elle décrit l’action comme la capacité de commencer quelque chose au sein d’un monde partagé. Elle souligne aussi le rôle des promesses et des engagements mutuels pour rendre une partie du futur plus fiable, malgré son imprévisibilité. On peut y trouver une exigence pour les institutions : donner aux jeunes des raisons de compter sur ce qui a été promis. Cette lecture concerne l’initiative humaine ; le concept arendtien de natalité ne constitue pas une prescription sur le fait d’avoir des enfants. [note 19]

Le passage d’une inquiétude à un projet demande rarement une certitude complète. Il peut commencer par une possibilité assez concrète pour être essayée : une formation qui accueille une question nouvelle, une équipe dans laquelle prendre sa place, un territoire où les décisions se discutent et se suivent. L’ambition reste importante, mais elle devient plus habitable lorsque les étapes et les responsabilités sont partagées.

La note d’espoir se situe là. Les connaissances scientifiques permettent d’identifier des dommages encore évitables. Les expériences de participation montrent des ouvertures dont il reste à mesurer la portée et à renforcer les moyens. Les perspectives philosophiques rappellent que la capacité de commencer dépend aussi d’un monde commun et de liens fiables. Ces éléments ne garantissent pas une issue ; ils donnent des raisons de travailler à des futurs différents.

Avoir vingt ans dans un climat qui change peut ainsi signifier apprendre à construire une direction sans exiger que tout soit prévisible. Étudier, exercer un métier, choisir ses liens et contribuer aux décisions gardent leur valeur. La responsabilité des générations et des institutions qui disposent aujourd’hui de moyens est de rendre ces possibilités plus accessibles et plus durables. Les jeunes doivent pouvoir y prendre part, avec leurs convictions, leurs hésitations et leurs désirs de vivre.

Repères de lecture et limites

Cette analyse croise des enquêtes quantitatives, des recherches qualitatives, des projections climatiques et des textes philosophiques. Elle ne constitue pas une revue systématique de l’ensemble de la littérature. Les témoignages proviennent de publications identifiées ; les âges mentionnés sont ceux des entretiens ou des portraits cités. Les associations statistiques ne sont pas présentées comme des effets causaux, et les applications philosophiques ainsi que les propositions institutionnelles relèvent de l’interprétation argumentée. Les éléments méthodologiques propres aux sources figurent dans les notes et les références.

Sources et références

1. Abran, Geneviève. « Je me sens plus cohérent avec mes valeurs » : des étudiants lâchent l’école pour militer pour le climat. 7 décembre 2022. 24 heures. Entretien journalistique avec Jacob Pirro. Âge à la publication : 22 ans. Parcours individuel ; aucune recommandation générale d’interrompre ses études.

2. ADEME ; Observatoire de l’écoanxiété / Econoïa. Éco-anxiété : quelles menaces sur la santé mentale des Français ? 15 avril 2025. Présentation officielle de l’étude de P.-E. Sutter, S. Chamberlin et L. Messmer. 998 personnes de 15 à 64 ans, méthode des quotas, terrain du 26 août au 4 septembre 2024. Le classement des âges est transversal. Le communiqué et la notice officielle ont été consultés ; les extrapolations cliniques ne sont pas reprises.

3. Hickman, C., Marks, E., Pihkala, P., Clayton, S., Lewandowski, R. E., Mayall, E. E., Wray, B., Mellor, C. et van Susteren, L. Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change: a global survey. 2021. The Lancet Planetary Health, 5(12), e863–e873. DOI : 10.1016/S2542-5196(21)00278-3. Enquête internationale transversale. 10 000 répondants de 16 à 25 ans, dix pays, questionnaire Kantar du 18 mai au 7 juin 2021. Données autodéclarées. Résumé original et notice universitaire consultés ; l’étude n’établit pas de diagnostics ni de causalité.

4. Vergunst, F., Prentice, C. M., Orri, M., Berry, H. L., Paquin, V., Vitaro, F., Tremblay, R., Côté, S. M. et Geoffroy, M.-C. Association of youth climate change worry with present and past mental health symptoms: a longitudinal population-based study. 2024. Climatic Change, 177, 153. DOI : 10.1007/s10584-024-03807-1. Analyse d’une cohorte québécoise, texte intégral consulté. 1 325 participants ; inquiétude climatique mesurée par une question à 23 ans en 2021 ; symptômes antérieurs à 15 et 17 ans. La relation contemporaine demeure partiellement après ajustement. L’inquiétude n’est pas mesurée longitudinalement avant 23 ans.

5. Boivin, M. et Gousse-Lessard, A.-S. Entre tensions et soutien : la dimension sociale de l’écoanxiété chez de jeunes adultes au Québec. 2025, numéro automne-hiver ; diffusion numérique en 2026. Santé mentale au Québec, 50(2), 27–50. DOI : 10.7202/1123614ar. Recherche qualitative, texte intégral consulté. Huit groupes, 32 personnes de 18 à 34 ans, dont 30 femmes ; entretiens du 24 février au 11 mars 2022. Échantillon de convenance. Parole de la participante de 19 ans : p. 38 ; aucun regroupement d’extraits anonymisés en personnage.

6. GIEC / IPCC. Climate Change 2023: Synthesis Report — Summary for Policymakers et Annex I, Glossary. 2023. DOI : 10.59327/IPCC/AR6-9789291691647. Synthèse d’évaluation scientifique. Repères : SPM B.1–B.4, C.1–C.5 ; glossaire, entrée « Scenario ». Énoncés vérifiés dans l’indexation officielle ; l’accès direct au PDF était indisponible. Les trajectoires sont conditionnelles et ne garantissent ni une issue ni l’absence de dommages.

7. Grant, L., Vanderkelen, I., Gudmundsson, L., Fischer, E., Seneviratne, S. I. et Thiery, W. Global emergence of unprecedented lifetime exposure to climate extremes. 7 mai 2025. Nature, 641, 374–379. DOI : 10.1038/s41586-025-08907-1. Modélisation climatique et démographique. Cohortes 1960–2020, 177 pays, six types d’extrêmes. Le seuil d’exposition cumulée « inédite » dépasse le 99,99e percentile simulé sous climat préindustriel. Les 613 millions concernent les cohortes 2003–2020 et les vagues de chaleur. La trajectoire à 2,7 °C est une comparaison de l’étude, pas une prévision actualisée pour 2026.

8. Panditha, A., Harris, N., Wiseman, N. et Sofija, E. From Anger to Adaptation: The Process of Eco-anxiety in Young Australians. 11 février 2026, publication en ligne. YOUNG. DOI : 10.1177/11033088261418378. Recherche qualitative, texte intégral consulté. Quinze volontaires de 18–24 ans de la côte est australienne, entretiens d’avril–mai 2023. Prénoms employés dans la publication, transcriptions anonymisées ; échantillon non représentatif.

9. Appadurai, Arjun. The Capacity to Aspire: Culture and the Terms of Recognition. 2004. Dans V. Rao et M. Walton (dir.), Culture and Public Action, Stanford University Press, p. 59–84. Chapitre d’anthropologie et de théorie du développement. Passages consultés : p. 67–70 et 81–83. L’application aux trajectoires des jeunes face au climat est une interprétation, distincte d’un résultat psychologique.

10. Dillarstone, H., Brown, L. J. et Flores, E. C. Climate change, mental health, and reproductive decision-making: A systematic review. 9 novembre 2023. PLOS Climate, 2(11), e0000236. DOI : 10.1371/journal.pclm.0000236. Revue systématique avec synthèse narrative. Treize études ; recherche bibliographique arrêtée en juillet 2022, publications en anglais. Onze études proviennent du Nord global. Les résultats sur les attitudes ne doivent pas être assimilés aux intentions ou aux comportements de fécondité.

11. Stanley, S. K., Hogg, T. L., Leviston, Z. et Walker, I. From anger to action: Differential impacts of eco-anxiety, eco-depression, and eco-anger on climate action and wellbeing. 2021. The Journal of Climate Change and Health, 1, 100003. DOI : 10.1016/j.joclim.2021.100003. Enquête observationnelle auprès d’adultes ; résumé original universitaire consulté. Population australienne adulte, non limitée aux jeunes. Les associations entre émotions, engagement et santé mentale ne prouvent pas un effet causal.

12. Ojala, Maria. Hope and climate change: the importance of hope for environmental engagement among young people. 2012 ; publication en ligne le 19 décembre 2011. Environmental Education Research, 18(5), 625–642. DOI : 10.1080/13504622.2011.637157. Deux enquêtes suédoises ; résumé original universitaire consulté. 723 adolescents et 381 jeunes adultes. Distinction entre espoir constructif et espoir fondé sur la minimisation. Associations observationnelles ; texte intégral non accessible.

13. Schwartz, S. E. O., Benoit, L., Clayton, S., Parnes, M. F., Swenson, L. et Lowe, S. R. Climate change anxiety and mental health: Environmental activism as buffer. 2023 ; publication en ligne en 2022. Current Psychology, 42, 16708–16721. DOI : 10.1007/s12144-022-02735-6. Enquête transversale mixte, texte intégral consulté. 284 étudiants américains de 18–35 ans, terrain d’octobre–décembre 2020. Le résultat de modération concerne la dimension cognitive/émotionnelle de l’anxiété climatique et les symptômes dépressifs. L’action individuelle présente aussi certaines associations favorables ; aucune efficacité thérapeutique causale n’est établie.

14. UNICEF Office of Innovation. Young Climate Leaders in the Seats of Power. 15 avril 2024. Portrait institutionnel et récit de participation en Uruguay. Carolina Cuesta est présentée à 21 ans. L’espace jeunesse obtenu au sein du système national ne démontre pas à lui seul une influence sur les arbitrages. L’UNICEF est partenaire de la démarche.

15. Wilson, R., Keddie, K., Arya, D. et Henn, M. Climate policy, youth voice and intergenerational justice: learning from Nottingham Youth Climate Assembly. 15 mai 2024, publication en ligne. Children’s Geographies. DOI : 10.1080/14733285.2024.2352368. Analyse réflexive d’une assemblée jeunesse, manuscrit universitaire consulté. 25 volontaires de 14–25 ans, assemblée de 2022. Les chercheurs sont impliqués dans son organisation. Pas de groupe témoin ; espoir rapporté et limites de mise en œuvre, sans causalité clinique démontrée.

16. Dewey, John. Democracy and Education: An Introduction to the Philosophy of Education. 1916. Macmillan ; texte intégral Project Gutenberg. Philosophie de l’éducation. Chapitres VII (§ 2), XI (§ 2) et XII. L’édition HTML ne possède pas de pagination d’origine. Les applications à l’adaptation climatique sont des propositions interprétatives.

17. Arendt, Hannah. The Human Condition. 1998 [1958], deuxième édition. University of Chicago Press. Philosophie politique, texte primaire numérisé. Passages consultés : p. 9, 176–178, 243–247. La natalité désigne ici la capacité d’initiative ; aucune injonction relative aux choix reproductifs n’en est déduite.

Notes

Note 1 — Réf. 1 — Abran, 24 heures, 2022. — Consulter la source

Note 2 — Réf. 2 — ADEME et OBSECA, 2025. — Consulter la source

Note 3 — Réf. 3 — Hickman et al., 2021. — Consulter la source

Note 4 — Réf. 4 — Vergunst et al., 2024. — Consulter la source

Note 5 — Réf. 5 — Boivin et Gousse-Lessard, 2025. — Consulter la source

Note 6 — Réf. 6 — GIEC, synthèse 2023. — Consulter la source

Note 7 — Réf. 7 — Grant et al., 2025. — Consulter la source

Note 8 — Réf. 8 — Panditha et al., 2026. — Consulter la source

Note 9 — Réf. 9 — Appadurai, 2004. — Consulter la source

Note 10 — Réf. 8 — Panditha et al., 2026. — Consulter la source

Note 11 — Réf. 10 — Dillarstone et al., 2023. — Consulter la source

Note 12 — Réf. 11 — Stanley et al., 2021. — Consulter la source

Note 13 — Réf. 12 — Ojala, 2012. — Consulter la source

Note 14 — Réf. 13 — Schwartz et al., 2022/2023. — Consulter la source

Note 15 — Réf. 14 — UNICEF, Carolina Cuesta, 2024. — Consulter la source

Note 16 — Réf. 15 — Wilson et al., 2024. — Consulter la source

Note 17 — Réf. 16 — Dewey, 1916. — Consulter la source

Note 18 — Réf. 6 — GIEC, synthèse 2023. — Consulter la source

Note 19 — Réf. 17 — Arendt, 1958/1998. — Consulter la source